Morphodynamique et écologie unitaire I : L’Anthropocène une distraction idéologique face à la crise écologique

 Reproduction d’un article de Mourad Beleksir paru en août 2025 sur le site « International Socièty of Historical Defeat »  d’une série de trois intitulé : Morphodynamique et écologie unitaire.

L’Anthropocène : une distraction idéologique  ou comment un concept bien-pensant permet de ne rien changer.

Le terme « Anthropocène » s’est imposé dans le débat public comme le cadre privilégié pour penser la crise écologique. Ce qui est déjà suspect, non ? Quand un concept devient privilégié dans le débat public, c’est généralement qu’il arrange quelqu’un quelque part. Et ce n’est pas les ours polaires.

Cette nouvelle époque géologique où l’humanité serait devenue la force dominante transformant la planète semble faire consensus. Anthropos, du grec ancien, parce qu’évidemment on va chercher la légitimité dans les langues mortes. Pourtant, loin d’être un simple constat scientifique neutre, ce concept pose de graves problèmes politiques et épistémologiques.

Quand « nous sommes tous coupables » signifie « personne n’est coupable »

L’Anthropocène repose sur une fiction dangereuse : celle d’une humanité homogène, également responsable des bouleversements écologiques. C’est un peu comme dire que « nous avons tous joué un rôle dans la crise des subprimes » alors que vous, personnellement, louiez un studio à Créteil et que des types à Wall Street pariaient sur des produits dérivés adossés à des hypothèques qu’ils ne comprenaient même pas eux-mêmes.

Les données contredisent radicalement cette vision uniformisante : moins de 10% de la population mondiale est responsable de près de 50% des émissions historiques de gaz à effet de serre. L’empreinte carbone du 1% le plus riche peut être jusqu’à 100 fois supérieure à celle des 50% les plus pauvres. Cent. Fois. C’est-à-dire que si vous êtes dans le 1%—et statistiquement, lecteur, vous ne l’êtes probablement pas—vous pourriez brûler l’équivalent carbone de cent personnes « normales » juste en prenant votre jet privé pour aller chercher des sushis à Tokyo un mardi soir.

Mais l’Anthropocène occulte cette réalité gênante. En imputant la crise à l’« Humanité » abstraite—du chasseur-cueilleur hadza au PDG d’ExxonMobil—il naturalise ce qui relève de choix économiques faits par des gens avec des noms, des adresses, des comptes en banque dans des paradis fiscaux.

Si c’est « l’Homme » qui est responsable, alors la solution ne peut être que technique (géo-ingénierie, parce que ce qui a toujours fonctionné avec les problèmes créés par la technologie, c’est… plus de technologie ?) ou morale (triez vos déchets ! prenez des douches courtes ! pendant que Total construit un oléoduc en Ouganda !). Mais jamais—et c’est là que ça devient intéressant—jamais structurelle ou révolutionnaire. L’Anthropocène devient ainsi un concept qui fait exactement ce qu’un bon concept capitaliste doit faire : absorber la critique, la neutraliser, la transformer en quelque chose de gérable dans le cadre du système existant.

Du Capitalocène au Thanatocène : nommer les vrais coupables

Face à cette distraction sémantique, des concepts alternatifs émergent. Signe plutôt réconfortant que la pensée bouge encore.

Le Capitalocène, porté notamment par Jason W. Moore et Andreas Malm, identifie précisément le système d’accumulation du capital comme moteur des bouleversements planétaires. L’évidence est économique et, pour une fois, les chiffres ne mentent pas : le capital mondial a été multiplié par 134 depuis la révolution industrielle, la consommation d’énergie par 40. La croissance démographique ? Beaucoup moins. Ce n’est pas le nombre d’humains qui explique la crise, mais la logique spécifique d’un système économique fondé sur l’accumulation infinie. Ce qui est, quand on y pense, une idée assez folle sur une planète finie.

Le capitalisme transforme systématiquement le vivant en ressources exploitables, les écosystèmes en externalités négligeables, et les générations futures en variables d’ajustement. « Désolé, petit-fils, mais le ROI du Q4 2023 était vraiment prioritaire. »

Le Thanatocène (thanatos, mort, parce qu’apparemment on n’a pas assez de termes déprimants) met en lumière l’origine militaire de nombreuses technologies destructrices. La liste est extensive :

  • Pesticides organophosphorés : dérivés directement des gaz de combat de la Première Guerre mondiale. « Hmm, ce truc tue les humains très efficacement, et si on l’utilisait sur les insectes ? » Génie. Pur génie.
  • DDT : développé pendant la Seconde Guerre mondiale, massivement utilisé en agriculture avant qu’on réalise qu’il détruit tous les écosystèmes
  • Technologies nucléaires : conçues pour la bombe, réorientées vers le civil sans que personne ait vraiment résolu le petit problème des déchets radioactifs pour les 100 000 prochaines années

Le Thanatocène établit ainsi un continuum entre la guerre contre les humains et la guerre contre le vivant. L’outil de l’anéantissement humain est systématiquement reconverti contre la nature. C’est aussi du recyclage, techniquement. Juste pas le genre écolo.

L’impossible calcul de la destruction (ou : pourquoi l’amour ne se mesure pas en kilogrammes)

La critique de l’économiste autrichien Otto von Neurath (1882-1945) résonne aujourd’hui avec une acuité particulière.

Au cœur de sa pensée : le rejet de la commensurabilité, l’idée que toutes les choses puissent être réduites et comparées sur une unique échelle monétaire.

Comment comparer le prix d’une tonne de CO₂ avec la disparition d’une espèce ? Comment mettre sur la même échelle le profit d’une entreprise et la contamination d’une nappe phréatique pour les 10 000 prochaines années ? Combien vaut un récif coralien en euros ? Et est-ce que ça change selon le taux de change ?

On ne peut pas. Ce sont des choses fondamentalement incommensurables. Essayer de le faire, c’est commettre une erreur de catégorie philosophique. C’est comme essayer de mesurer l’amour en kilogrammes ou la beauté en décibels.

Cette critique s’oppose frontalement aux dispositifs contemporains de marchandisation environnementale :

  • Prix du carbone : « Vous pouvez polluer, il suffit de payer ! »
  • Marchés de compensation biodiversité : « Vous détruisez un écosystème ici, plantez quelques arbres là-bas, on est quittes ! »
  • Services écosystémiques monétarisés : « Combien vaut une abeille ? 153€ selon cette étude »

Ces mécanismes ne sont pas de simples outils pragmatiques—ils sont des opérations idéologiques qui naturalisent l’idée que tout peut être évalué, échangé, compensé sur un marché. Ils permettent de perpétuer la destruction écologique tout en créant l’illusion d’une « gestion durable ». Une entreprise peut continuer à polluer tant qu’elle achète des crédits carbone. Un projet peut détruire un écosystème tant qu’il « compense » ailleurs. C’est comme dire « Je peux frapper mon voisin si je donne 20€ à un autre voisin. » La logique est… discutable.

La double impasse  : comment piloter un avion en chute libre avec un boulier.

Le système capitaliste se trouve face à une double impasse structurelle qui devrait inquiéter même les plus optimistes :

1. L’imprévisibilité chaotique : Les systèmes écologiques présentent des points de bascule au-delà desquels des changements mineurs entraînent des transformations irréversibles. Genre :

  • Fonte du pergélisol arctique : libère du méthane → accélère le réchauffement → fait fondre plus de pergélisol → boucle de rétroaction positive
  • Ralentissement de la circulation océanique : « Oups, le Gulf Stream s’est arrêté, l’Europe est maintenant un congélateur »
  • Effondrement de l’Amazonie : transformée en savane → libère son carbone stocké → bonne chance avec vos objectifs climatiques

Cette imprévisibilité radicale rend caduque toute planification linéaire. On ne peut pas « tweaker » notre sortie de cette crise.

2. L’incapacité d’évaluation : Les outils de calcul du capitalisme (valeur monétaire, marchés, prix) sont intrinsèquement incapables d’évaluer les risques réels et les besoins fondamentaux. La survie écologique ne peut pas être adéquatement « chiffrée » dans le langage du capital.

Le système ne peut ni prévoir ni évaluer correctement ce qu’il détruit. C’est comme confier la gestion d’une bibliothèque à quelqu’un qui ne sait pas lire et qui pense que tous les livres ont la même valeur basée sur leur poids en grammes.

La foi dans la croissance verte, les mécanismes de marché environnementaux, les « solutions basées sur le marché » repose sur une double illusion : celle du contrôle (on peut maîtriser les systèmes chaotiques) et celle de la commensurabilité (on peut tout mesurer avec de l’argent).

Quand les experts remplacent la démocratie

Dans le paradigme de l’Anthropocène, les questions fondamentalement politiques—quelle société voulons-nous ? quelle justice dans la répartition des efforts ? qui doit payer pour tout ce merdier ?—sont traduites en problèmes techniques à résoudre par des experts. La gestion technique supplante le débat démocratique sur les fins. Le « combien » (de CO₂, de biodiversité, de degrés) remplace le « pourquoi » et le « comment ».

L’aboutissement logique de cette technocratie environnementale est la géo-ingénierie. Puisque l’humanité est devenue une force géologique, elle doit assumer consciemment ce rôle et piloter le système terrestre. Propositions sur la table :

  • Injection d’aérosols dans la stratosphère pour réfléchir le rayonnement solaire (qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?)
  • Fertilisation des océans pour capturer le carbone (les écosystèmes marins adorent les surprises)
  • Modification de l’albédo terrestre (peindre le Sahara en blanc, quelqu’un ?)

La géo-ingénierie est présentée comme une solution technique nécessaire face à l’urgence, mais elle évacue toute remise en cause des rapports de production et de consommation. Elle permet de maintenir le système existant tout en ajoutant une couche supplémentaire d’intervention technologique. Avec des risques systémiques considérables et des implications géopolitiques explosives : qui décide ? qui contrôle ? qui assume les effets secondaires quand la mousson indienne s’arrête parce qu’on a un peu trop joué avec les aérosols stratosphériques ?

En naturalisant la crise comme produit de l’« Anthropos », on efface les choix politiques historiques spécifiques. La domination du pétrole n’est pas une fatalité technique mais le résultat de lobbies, de guerres, de subventions massives. La destruction des tramways urbains au profit de l’automobile aux États-Unis ? Activement organisée par General Motors dans les années 1930-1950. On oublie que d’autres voies étaient possibles et que leur fermeture résulte d’intérêts économiques et politiques précis, non d’une nécessité anthropologique.

Vers une écologie politique radicale 

L’Anthropocène n’est pas simplement un concept imprécis—le genre d’erreur sympathique qu’on pourrait corriger avec une meilleure terminologie. C’est un dispositif idéologique qui remplit une fonction spécifique : masquer les responsabilités, naturaliser les causes et dépolitiser les solutions.

En universalisant la responsabilité, il protège les responsables réels. En naturalisant la crise, il ferme l’espace de la transformation politique. En favorisant les solutions techniques, il perpétue la logique instrumentale qui a produit la destruction.

C’est en ce sens qu’il constitue une véritable distraction écologique : il capte l’attention, mobilise les discours, structure les débats, tout en détournant le regard des causes systémiques et des transformations nécessaires. Comme toute distraction efficace, il contient suffisamment de vérité (oui, l’impact humain est massif, on ne va pas le nier) pour être crédible, mais organise cette vérité de manière à la rendre politiquement inopérante. C’est du judo idéologique : utiliser la force de la critique pour la retourner contre elle-même.

Face à cette distraction, plusieurs impératifs émergent :

1. Nommer précisément : Il faut parler de Capitalocène ou de Thanatocène pour identifier les systèmes, les acteurs et les mécanismes réels de destruction. La précision de la nomination n’est pas un débat académique pour intellectuels oisifs—c’est une condition de la clarté politique. On ne peut pas combattre un ennemi qu’on refuse de nommer.

2. Refuser la commensurabilité : Rejeter la réduction marchande du vivant, les compensations biodiversité, les prix du carbone. Pas tout n’a un prix. Ou plutôt : les choses les plus importantes n’ont justement pas de prix.

3. Reconnaître le chaos : Abandonner l’illusion du contrôle total et de la croissance perpétuelle. Les systèmes écologiques ne sont pas des machines prévisibles que nous pourrions piloter techniquement. Oui, ça veut dire accepter qu’on ne peut pas tout contrôler. Non, ce n’est pas confortable. Bienvenue dans la réalité.

4. Repolitiser radicalement : Retrouver l’espace du conflit, de la décision collective et de la transformation sociale. Les questions écologiques sont fondamentalement des questions de pouvoir, de justice, de répartition des richesses. Pas des problèmes techniques avec des solutions techniques.

Le temps des ajustements progressifs est révolu. Les « transitions », les « croissances vertes », les « développements durables » sont des oxymores qui tentent de concilier l’inconciliable. La crise écologique n’est pas un problème technique à résoudre dans le cadre du système existant, mais le symptôme d’un système qui doit être radicalement transformé.

L’enjeu n’est pas de gérer l’Anthropocène, mais de sortir du Capitalocène et du Thanatocène. Cela implique une écologie politique radicale qui articule la critique du capitalisme, du militarisme, du productivisme, du colonialisme et de toutes les formes de domination.

L’alternative n’est plus entre croissance et décroissance, entre développement et conservation. Elle est entre continuation suicidaire et rupture systémique. Entre la gestion technocratique de l’effondrement et la construction démocratique d’un autre monde. Entre la distraction écologique et la lucidité politique.

Mourad Beleksir août 2025